J'ai toujours été fascinée par l'Histoire, bien que l'exercice des dates à retenir n'était pas des plus faciles. J'ai eu la chance d'avoir un professeur de lycée, passionné, qui nous faisait vivre les émotions des évènements historiques plutôt que nous réciter bêtement l'enchaînement des faits. Je me souviens particulièrement du cours traitant de la Guerre des Tranchées dont nous sommes tous sortis bouleversés, les larmes aux yeux, pensant à tous ces jeunes de notre âge qui avaient été propulsés dans l'horreur et la mort. Grâce à cette rencontre extraordinaire, mon esprit a pu s'ouvrir plus facilement sur les différentes époques qui nous ont précédées en prenant conscience que les "acteurs" de l'Histoire étaient des personnes comme nous, qui avaient vécu, souffert, aimé malgré des règles de vie différentes des nôtres, reflet du passé. Tous ces hommes et femmes, qu'ils soient admirables ou détestables, n'étaient plus seulement des images glacées, plaquées dans un livre.

 Pendant mes vacances de printemps, j'ai pu visiter une abbaye qui m'avait maintes fois échappée pour cause de fermeture lors de mon passage. Mon amour de l'histoire est aussi celui des vieilles pierres et surtout des personnes, connues ou inconnues, qui ont vécu dans ces lieux. L'abbaye du Thoronet est une abbaye cistercienne, classée aux Monuments Historiques située sur la commune du Thoronet, dans le Département du Var. Au coeur de l'arrière pays varois, elle est considérée comme l'une des "trois soeurs provençales" avec les abbayes de Sénanque dans le Vaucluse et celle de Silvacane dans les Bouches du Rhône. Contemporaines, elles présentent des façades et une architecture similaires.

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 Tout d'abord, un éclairage sur les différences entre l'Ordre cistercien et l'Ordre clunisien. 

  • Ordre clunisien, fondé par Guillaume 1°, duc d'Aquitaine et comte de Mâcon au X°siècle, suit les préceptes stricts de Saint Benoît, c'est donc un ordre bénédictin. Au cours du temps, l'ordre recruta ses moines dans la noblesse, ce qui entraîna un assouplissement des rigueurs de la vie monastique. Ils estiment qu'ils leur faut embellir leurs lieux de vie et de culte pour que Dieu entende leurs prières. 
  • Ordre cistercien, dissident du précédent, instauré par Robert de Molesme qui fonda l'Abbaye de Cîteaux, à la fin du XI° siècle est aussi un ordre bénédictin. Les moines cisterciens estiment que les clunisiens s'éloignent de plus en plus de la règle de Saint Benoît par un enrichissement de l'Ordre et un abandon des tâches agricoles qu'ils délèguent. Ils souhaitent retrouver la règle stricte rédigée en 534: le dénuement, la pauvreté, l'humilité, l'obéissance et ils prônent l'élévation vers Dieu par le travail.

 Cette différence se retrouvent dans l'architecture des abbayes et monastères. L'abbaye du Thoronet révèle une structure architecturale très épurée, presque austère, dénuée de toute décoration jugée superficielle. Sa simplicité des volumes est essentiellement dictée par l'organisation de la vie communautaire qu'elle abrite.  Ce que nous pouvons en voir est le fruit de longues restaurations débutées en 1841, grâce à un signalement de Prosper Mérimée auprès des architectes des monuments historiques, et qui perdurent encore aujourd'hui suite à des éboulements dûs à des glissements de terrains, des pertes de solidité de la maçonnerie...etc.

Prosper Mérimée: écrivain et l'un des premiers inspecteurs des monuments historiques

L'abbaye se cache au milieu des pins et des chênes, un cadre isolé propice à la spiritualité, conforme à la règle rigide de l'Ordre de Cîteaux.

L'accès au domaine s'effectue par une belle allée ombragée.

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Au bout du chemin pavé, la haute voûte d'entrée est obstruée par une grille en bois laissant entrevoir le début de la visite.

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Voici un croquis permettant d'appréhender l'organisation et la situation des différents bâtiments composant l'édifice (photo réalisée à partir du document distribué par les guides).

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Sitôt l'accueil passé, un jardin de Simples (à peine éclos au mois de mai) accueille le visiteur par ses couleurs et ses senteurs .

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Après avoir traversé une cour où sont rassemblés quelques vestiges retrouvés au fil des recherches et restaurations à l'ombre d'arbres centenaires.... 

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 ...on longe les vestiges de l'hôtellerie (1). En bordure du torrent, aujourd'hui disparu, elle permettait de recevoir et d'héberger des hôtes de marque.

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2 - Dans le cellier , les moines fabriquaient les principales ressources de l'abbaye, du vin et de l'huile d'olive. Il a été très remanié aux XVI° et XVII° siècle.

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D'énormes cuves à vin du XVIII° siècle occupent encore un des murs du cellier. Une belle voûte en berceau brisé couvre la pièce! Des cheminées de ventilation sont encore visibles au niveau de la toiture. Elles assuraient le renouvellement de l'air en laissant s'échapper les vapeurs d'alcool.

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Un pressoir à vis (18°s) pour extraire huile est toujours en place dans sa loggia, face aux cuves.

 

 

 

 

 

 

 

Berceau brisé: voûte en forme forme d'arc brisé 

3 - Le bâtiment des Convers  est en partie restauré. On peut voir les voûtes d'ogives au dessus desquelles existait un dortoir éclairé par de nombreuses baies.

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4 - Les vestiges du réfectoire  évoque un grand bâtiment accessible directement du cloître.

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5 - Le cloître  est le coeur du monastère. Sa forme trapézoïdale traduit l'adaptation des moines à la situation du terrain, ainsi que l'existence de marches dans la galerie pour rattraper la déclivité par rapport au niveau de l'église. Une volée de 7 marches symbolise la perfection spirituelle. Ce lieu représente le lien entre les bâtiments de vie de la communauté, moines et convers, et l'édifice religieux. L'austérité de l'architecture y est particulièrement remarquable par l'épaisseur des murs (environ 1,50m) aux arcades géminées surmontées d'un simple oculus au niveau du tympan, créant une lumière feutrée et diffuse, se reflétant sur les murs plus ou moins lisses. Les chapiteaux des colonnes sont dépourvus d'ornements. Seules quelques feuilles d'acanthe, plante méditerranéenne, sont représentées, souvent en boule Elles sont typiques de l'art roman.

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La galerie sud, accolée à l'église, accueille des bancs de pierre. Tous les samedis, les moines procédaient, à cet endroit, à la cérémonie du Mandatum: le lavement des pieds.

 

 

 

 

 

 

Convers: religieux (ou religieuses) qui sont chargés des tâches domestiques de la communauté. Ils n'étaient pas prêtres. Ils n'étaient pas, non plus, consultés pour les décisions importantes car ils n'étaient pas autorisés à assister au chapitre, d'où l'expression:" ne pas avoir voix au chapitre." 

Arcades géminées: deux arcades de même dimension accolées formant une arcade double.

Oculus: ouverture parfaitement ronde laissant passer la lumière.

Tympan: paroi pleine ou ajourée, diminuant l'ouverture d'une baie par le haut.

5a - Le lavatorium ou lavabo  se trouvant en toute logique à la sortie du réfectoire, aujourd'hui disparu, est un des exemples les plus purs de l'art cistercien roman provençal. Il permettait aux moines de procéder à leurs ablutions avant et après chaque repas. Il forme une saillie au niveau du préau du cloître avec lequel il communique. Sa forme hexagonale est recouverte par un toit à cinq pans, soutenu par six ogives. Seize robinets sont branchés sur la vasque supérieure de 1,35m de diamètre, reconstituée après 1900. Seule la vasque inférieure est authentique.

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 Ogive: arc diagonale sous une voûte.

5b - L'Armarium (armoire en latin) ou Bibliothèque  abritait tous les manuscrits de l'abbaye, en particulier les livres de choeur.

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5c - Le parloir , reliant le cloître au jardin extérieur, était le seul lieu où les moines pouvaient parler. Ils se répartissaient les tâches de la journée.

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6 - La salle capitulaire, datant de 1170 pour les murs et les colonnes et du début 13° siècle pour les voûtes, était un endroit stratégique de la vie monacale. Dans ce lieu, les moines se rassemblaient tous les matins sur les gradins de pierres pour lire, écouter la Règle de saint Benoît et gérer les questions de vie de la communauté. L'importance de cette pièce transparaît dans l'architecture, la décoration y est beaucoup plus importante. On peut voir, sur les chapiteaux des pommes de pin, des feuilles et fleurs, des branches de palmier et même une main tenant une crosse. La voûte est constituée de six croisées d'ogives retombant sur deux colonnes au centre de la pièce, disposition dite en fuseau donnant une finesse élancée à l'ensemble.

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Cette salle s'ouvre sur le préau du cloître par des arcades à double colonnes.

 

croisée d'ogives

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La main tenant une crosse représente l'autorité de l'Abbé. Les pommes de pins entrecroisées symbolisent la recherche de la sagesse et la diffusion de la parole du Christ, comme les graines des pommes de pins s'envolent pour ensemencer les environs.

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La croix, face à l'entrée, devant laquelle les moines devaient s'incliner en arrivant. Les serpents entrelacés seraient-ils l'image du mal qu'il faut fuir?

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Le trèfle à 6 feuilles est symbole d'abondance ce qui peut paraître curieux pour un ordre prônant la pauvreté mais les moines cisterciens sont aussi éleveurs et agriculteurs pour subvenir au besoin de la communauté. Il n'est pas illusoire de penser qu'ils souhaitaient de bonnes récoltes pour le maintien de leur fonctionnement.

- Le dortoir des moines , situé à l'étage supérieur, occupe l'aile entière. Il est couvert par  une grande voûte en berceau. La lumière se déverse dans la pièce par de grandes fenêtres. Devant chacune d'entre elles dormait un moine, réveillé au lever du jour par le reflet des vitraux. Le dallage en pierre délimite l'emplacement des paillasses.

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Un évènement culturel se préparant lors de ma visite, comme souvent dans la saison, un bloc siégeait au milieu de l'espace mais n'empêchait nullement d'apprécier les proportions imposantes de la salle.

 

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Dans l'angle sud-ouest, se trouve la cellule individuelle de l'abbé. Cette pièce est le symbole du relâchement de la Règle de saint Benoît, annonçant la fin de l'influence cistercienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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- L'église , haut lieu de spiritualité, s'impose par ses façades austères, dénuées de tout ornement. Ce sentiment est renforcé par la qualité des pierres qui les composent. Rien ne vient altérer la pureté des lignes de perspective ainsi le regard peut naturellement s'élever vers le ciel. Il n'y a pas de portail central, cette église étant à l'usage exclusif des moines, les fidèles venus de l'extérieur n'y étaient pas acceptés. Seules deux portes latérales donnent accès à l'édifice religieux, celle des moines et celle des convers.

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La nef est composée de 3 travées s'ouvrant les bas-cotés grâce à de grandes arcades. Elle est recouverte par une sobre voûte en berceau brisé. Le transept est flanqué, de chaque coté, de petites chapelles. Le choeur est situé dans une abside voûtée en cul de four percée par 3 fenêtres en plein cintre, symbolique de la Trinité.

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 La Vierge à l'enfant, en bois.

 

 

 

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Deux chapelles absidiales, très décorées, terminent le transept de part et d'autre de la nef centrale. Malheureusement, les peintures sont très dégradées.

 

 

 

 

 

L'abbaye est, universellement connue pour son acoustique. Elle accueille de nombreux concerts de chants grégoriens. Dès le seuil franchi, le voeu de Silence prononcé par les moines n'est plus un mystère, impossible de comprendre la voix parlée à cause de l'importante résonance des sons. Par contre, la voix chantée s'élève jusqu'à la voûte, emplissant l'air de milliers de notes virevoletantes, ne laissant aucune oreille indifférente, et retombe en douces volutes jusqu'à caresser l'âme de l'auditeur.

Quelques vocalises exécutées par un jeune guide.

 

Nef: allée centrale  allant du portail de la façade au transept ou à l'entrée du choeur.

Travée: ouverture construite dans une nef, délimitée par deux ou quatre supports verticaux  (piliers, colonnes...etc).

Transept: nef transversale coupant à angle droit la nef principale en lui donnant la forme symbolique d’une croix latine.

Choeur:  partie d'une église où se trouve le maître-autel.

Abside: partie saillante en demi-cercle d'un bâtiment monumental.

Cul de four: quart de cercle ou moitié de coupole.

Plein cintre: demi-cercle.

A l'extérieur, on retrouve la sobriété des lignes. La symétrie des formes et l'absence de décor confèrent à la façade une harmonie incontestable. Elles est percée d'un oculus et de quatre baies, deux sur la nef centrale et une sur chacune des allées collatérales. Seuls accès à l'édifice religieux sont les portes des moines à droite et des convers à gauche.

Sur le mur sud, on trouve un enfeu extérieur, extrêmement rare en Provence. On suppose qu'il était destiné à exposer les dépouilles des moines décédés avant leur ensevelissement.

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enfeu extérieur

 

 

 

 

 

 

 

Le chevet de l'église est le seul élément arrondi adoucissant les lignes rectilignes de l'ensemble. La bâtisse est dominée par un clocher à quatre pans en pierre et terminé par un toit pyramidal. Dans l'art cistercien, les clochers étaient plutôt en bois pour respecter le voeu d'humilité. Ici, la pierre aurait été choisie en raison de la force du vent de la région. 

A l'arrière de l'église, se trouvent aujourd'hui quelques oliviers à l'emplacement du cimetière des moines. La règle du dépouillement très stricte leur imposait un enterrement à même la terre, enveloppés dans un linceul, sans cercueil ni pierres tombales

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On retrouve deux immenses arches, accolées au dortoir des moines, dont l'une abrite la porte du parloir donnant accès au jardin.

Chevet: partie est d'une église, soit l'extérieur du choeur.

Avant de partir, quelques clichés glânés çà et là... une façon de rendre hommage au passé.....

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En ce lieu de silence, la mobilité constante de la lumière anime la pierre en la colorant du gris à l'ocre grâce aux oxydes de fer contenus dans la bauxite qui la compose. Ainsi, le soleil couchant accentue les nuances rougeâtres et l'éclat du jour se déplace, particulièrement dans le cloître, comme sur un cadran solaire, rythmant la vie monastique.

Par le témoignage de leur passé avec cette abbaye, les cisterciens nous offrent encore, des siècles plus tard, leurs seules richesses: la pureté, la lumière et le chant .