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 Editions Flammarion

 506 pages

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 L'auteur:

Alice Zeniter

Normalienne de formation, Alice zeniter née en 1986, a vécu plusieurs années en Hongrie où elle a, entre autres, enseigné le français. Elle travaille comme dramaturge, auteur, metteur en scène pour le théâtre comme pour le cinéma.

Elle est un écrivain productif, dont les livres sont récompensés de divers prix littéraires

  • "Deux moins un égal zéro" publié à 16 ans,  Prix littéraire de la ville de Caen.
  • "Jusque dans nos bras" 2010, Prix littéraire de la Porte Dorée et Pris de la fondation Laurence Trân.
  • "Sombre dimanche" 2013, Prix Inter, Prix de l'Express et Prix de La Closerie des Lilas.
  • "Juste avant l'oubli" 2015, Prix Renaudot des Llycéens.
  • "L'Art de perdre" Prix Goncourt des lycéens 2017.

 

 4° de couverture:

L'Algérie dont est originaire sa famille n'a longtemps été pour Naïma qu'une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée?

Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu'elle ait pu lui demander pourquoi l'Histoire avait fait de lui un "harki". Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père arrivé en France à l'été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l'Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence?

Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l'Algérie, des générations successives d'une famille prisonnière d'un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d'être soi, au delà des héritages et des injoncions intimes ou sociales.

 

 Mon avis:

S'il existe de livres dont on tourne les pages agréablement avec insouciance mais sans vraiment s'en imprégner, "L'art de perdre" ne fait absolument pas parti de cette catégorie. Ce n'est pas un livre violent plein d'amertume; ni un pladoyer pour la reconnaissance des Harkis, les grands oubliés de la guerre d'Algérie... Non, rien de tout cela...."L'art de perdre" est une saga familiale sur trois générations dont les acteurs n'ont rien en commun si ce n'est les liens du sang.

Tout d'abord Ali, dit Baba, le grand-père. Dans les années 30, c'est un adolescent le dos courbé sur ses rocailles de Kabylie pour essayer d'en tirer quelque chose. Par un clin d'oeil du destin, le voilà transformé en producteur d'huile d'olive prospère, régnant sur des oliveraies luxuriantes, assurant ainsi l'avenir de ses enfants. Mais l'Histoire en a décidé autrement. Il prend la décision de fuir l'Algérie qu'il ne reconnaît pas, laissant sa vie derrière lui en faisant confiance à l'avenir. Il veut protéger sa famille de la violence et des massacres journaliers.

Ensuite vient Hamid, le fils qu'Ali aime plus que tout, sa fierté, son futur. Le petit garçon est débrouillard, éveillé, intelligent et curieux de tout. C'est encore un enfant quand il prend la route de la France en 1962. Loin du soleil et de sa terre natale, il se retrouve parqué avec les siens dans un camp de réfugiés à Rivesaltes, près de Perpignan. Ce n'est qu'un immense bidonville. Il se démène pour aider à palier aux difficultés qu'ils rencontrent. Il veut savoir pourquoi ils sont obligés de subir un tel sort. Qu'ont-ils fait de mal pour être traiter avec un tel mépris? Mais Ali garde le silence, trop blessé par la négation de leur existence. Dés lors le fossé de l'incompréhension ne va cesser de se creuser entre eux et atteindra son sommet quand Hamid décidera de quitter le village de Basse Normandie où toute la famille a été déplacée telle des objets encombrants dont on ne sait que faire, pour étudier à Paris.

Puis enfin Naïma, la fille d'Hamid et petite-fille d'Ali illustre la troisième génération. Cette jeune femme métisse, moderne, pleine de vie travaille dans une galerie d'Art à Paris. Elle ne sait rien de ses origines, ses ancêtres, la Kabylie... son père n'a jamais voulu lui en parler. Sa grand-mère a essayé mais la barrière de la langue a vite réduit les échanges. Elle est heureuse de sa vie parisienne. Quand surviennent les attentats de 2015 elle sent que le regard des "gens" change et pèse sur elle. Elle est troublée par ce nouveau sentiment de culpabilité venu de nulle part qu'elle n'avait jamais ressenti avant. Les questions qui la hantent, auxquelles personne n'apporte de réponse vont l'inciter à retrouver le berceau de sa famille et ses racines.

Avec "L'art de perdre." Alice Zeniter réussit une fresque romanesque mais néanmoins très réaliste contant la tragédie des sacrifiés de l'Histoire que sont les Harkis. Reniés à la fois par l'Algérie et par la France, ils sont devenus apatrides en quelque sorte bien malgré eux. L'Histoire les a affublés de cette nouvelle "condition sociale" sans leur demander leur avis.  L'écrivain aborde des situations fortes sans préjugés ni certitudes, seulement avec des interrogations. Par les yeux de Naïma, on comprend les déchirements intimes de toute une communauté bannie des siens, déracinée, le fardeau qui pèse sur les épaules des enfants qui n'ont pas connu cette guerre mais qui s'alourdit du silence et de la peur de leurs aînés.

Ce roman poignant n'est pas une revanche ni un règlement de compte, c'est un regard vibrant, sensible, exempt de toute condescendance sur les non-dits et la destruction de l'identité provoquée par les séquelles de la colonisation après la guerre. Absolument magnifique de sensibilité où les cultures arabe et française permettent à tout lecteur de comprendre un peu mieux cette tragédie fratricide.