"M, le bord de l'abîme" de Bernard Minier
Éditions Pocket - 2020
640 pages
Édition originale : XO Édition - 2019
L'auteur :
Bernard Minier est né à Béziers en 1960. Il grandit au pied des Pyrénées. Il effectue ses études à Tarbes, ensuite à Toulouse, puis il s'expatrie en Espagne pendant une année. Contrôleur principal des Douanes, il s'adonne à l'écriture en participant à divers concours auxquels il soumet des nouvelles. S'armant de courage, il décide de tenter sa chance et envoie un manuscrit à plusieurs éditeurs.
Son premier roman "Glacé" est publié en 2011. Avec lui est né le commandant Martin Servaz, policier atypique toulousain, personnage récurrent d'une succession de thrillers à succès, traduits dans une vingtaine de pays. Bernard Minier a également écrit deux "unitaires", "Une putain d'histoire" (meilleur roman francophone du Festival Polar de Cognac 2015) et "M, le bord de l'abîme" (2019).
4e de couverture :
Pourquoi Moïra, une jeune Française, se retrouve-t-elle à Hong Kong chez Ming, le géant Chinois du numérique ?
Pourquoi, dès le premier soir, est-elle abordée par la police ?
Pourquoi le Centre, siège ultramoderne de Ming , cache-t-il tant de secrets ?
Pourquoi Moïra se sent-elle en permanence suivie et espionnée ?
Pourquoi les morts violentes se multiplient parmi les employés du Centre – assassinats, accidents, suicides ?
Alors qu’elle démarre à peine sa mission, Moïra acquiert la conviction que la vérité qui l’attend au bout de la nuit sera plus effroyable que le plus terrifiant des cauchemars.
VERTIGINEUX ET FASCINANT
Le roman d’un monde en construction, le nôtre, où la puissance de la technologie et de l’intelligence artificielle autorise les scénarios les plus noirs. Bienvenue à Hong Kong.
Dans la fabrique la plus secrète du monde. Chez M… Au bord de l’abîme…
Mon avis :
Il y a quelques années, ce livre aurait été rangé dans la catégorie Science-fiction, mais aujourd'hui, avec les nouvelles techniques, la robotique et les avancées sur l'I.A., ce roman revêt des aspects plus que plausibles. D'ailleurs, l'écrivain a publié un avertissement édifiant :"Toutes les technologies décrites dans ce roman existent ou sont en cours de développement. Les applications et dispositifs que vous découvrirez ici sont déjà mis en œuvre dans de nombreux pays, presque identiques dans la réalité à ceux de cette histoire. Car elle ne se passe pas dans le futur : elle se passe aujourd'hui."
Les nouvelles générations organisent leur vie grâce à leur smartphone. Les commandes d'articles divers, les repas, les adresses d'endroits branchés où passer la soirée, les réservations de spectacles, de taxis, le réglage à distance de la vie et la protection de son logement, les conversations avec les amis ou autres, la reconnaissance faciale des caméras de surveillance... Tout est chiffré, enregistré, pouvant être consulté par les organismes dits compétents. Est-on vraiment loin de Big Brother et du monde décrit par George Orwell dans 1984 ? Je ne suis ni complotiste, ni timorée, ni illuminée, enfin, je l'espère. Je suis plutôt confiante et bienveillante. Je profite des technologies actuelles, comme tout le monde. Cependant, je remarque qu'elles sont de plus en plus présentes dans la vie quotidienne, voire aliénantes, car rares sont ceux qui savent s'en passer. Qui prend une carte papier pour tracer un itinéraire plutôt que de laisser la main à un GPS ? Qui ne reçoit pas des publicités ciblées, après avoir effectué une recherche dans n'importe quel domaine sur le Net ? Les cookies, que nous sommes tous contraints d'accepter pour naviguer sur la Toile, font le Job !
Je reconnais que la réflexion sur le sujet n'est pas facile. Tous les progrès peuvent avoir des résultats formidables dans les domaines des sciences humaines et scientifiques. Le problème vient de ce qu'ils peuvent être gangrénés par des esprits malsains et mercantiles. Voilà, à nouveau, posé l'éternel problème de la bioéthique, de la responsabilité et des robots prenant le contrôle sans aucun rempart de sécurité. Vaste sujet, évoqué depuis bien longtemps et loin d'être résolu. Il a été une source inépuisable de la littérature et de l'industrie cinématographique des années 80. Tout nouveau pas vers "l'avenir" engendre de nouveaux problèmes, pas toujours anticipés !
Le roman, quant à lui, est bien ficelé, basé sur une solide documentation et un vocabulaire technique, expliqué pour les néophytes comme moi. Le sujet est vertigineux et nauséabond à l'extrême dans un univers froid et déshumanisé où les employés d'une grande firme hongkongaise tombent, mystérieusement, comme des mouches. Bernard Minier ne brode pas de la dentelle, l'ambiance est de plus en plus glauque et oppressante. La tension augmente au fil des pages avec force de rebondissements sur fond de paranoïa et de manipulations.
Les "surprises" ne sont pas toujours inattendues pourtant, je ne peux m'empêcher de qualifier ce thriller d'angoissant ! N'est-ce pas ce que le lecteur demande à ce genre de littérature ? Seulement, quand le phénomène touche chaque habitant de la planète ayant accès à la technologie, c'est une expérience déstabilisante, inquiétante et préoccupante. Même lorsque la lecture est terminée, le malaise subsiste. Si certains peuvent rester de marbre et plaisanter sur le contexte, moi, je frémis et je suis toujours mal à l'aise quand je perds de vue les limites de la fiction. L'auteur a atteint son but, j'ai flippé !
Extraits et citations :
* "Les optimistes pensent que le monde qui vient sera un monde meilleur grâce à la technologie. Un monde sans guerres, sans meurtres, sans viols, sans faim, sans pauvreté, sans exploitation, sans injustices. Un monde où ce ne seront plus les humains, leurs cerveaux reptiliens, leurs instincts animaux, leurs egos infantiles, qui prendront les décisions, mais des applications et des inventions plus sages qu'eux. Mais ce qui s'exprime de plus en plus sur Internet au fil des ans, c'est la jalousie, la colère, l'étroitesse d'esprit, la violence, le chaos et le sectarisme. Autour de quelques îlots de réflexion et de sagesse, un océan de haine et d'intolérance. Cette maudite invention détruit un par un tous les fondements de nos civilisations. Le ciment de nos sociétés."
* "La vie ne peut-elle pas se résumer à la somme de nos désirs et aux stratégies que nous déployons pour les satisfaites - ou au contraire pour les faire taire ?"
* "Rien n'est permanent sauf le changement."
* "[...] dans une société ouverte et démocratique, une minorité agissante est plus intolérante que le reste de la population. Elle finit presque toujours par imposer ses idées, ses préférences ou ses diktats à la majorité, souvent grâce aux médias qui lui donnent une visibilité disproportionnée et à l'apathie du reste de la population."

