"Le gosse" de Véronique Olmi
Éditions Albin Michel - 2022 - 294 pages:
ISBN 9782226448040
L'auteur :
Véronique Olmi est née en 1962. Comédienne, dramaturge, scénariste et écrivaine, elle diversifie ses activités entre la mise en scène, l'animation radio et les chroniques télévisées. Elle signe, également, plusieurs romans dont le treizième est très remarqué, Bakhita (2017), la vie romancée d'une fillette soudanaise au destin hors du commun. Enlevée toute jeune pour servir d'esclave, elle est devenue une religieuse très respectée, canonisée en 2000 par Jean-Paul II.
4e de couverture :
Joseph a sept ans. Il est né après la Première Guerre mondiale dans les quartiers pauvres de la Bastille, à Paris. Grandir entouré de l'amour de sa mère et de sa grand-mère, apprendre et découvrir sont les moteurs de toute sa vie. Mais son monde bascule le jour où sa mère disparaît et où il devient pupille de l'État, un État qui a mis en place tout un système de "protection" des enfants pauvres, dont les bonnes intentions n'ont d'égal que la cruauté. De la prison pour enfants à la colonie pénitentiaire, la force de Joseph, les coups de dés du hasard, et la découverte de la musique lui permettront de traverser le pire. Dans une France portée par l'espoir du Front Populaire, peut-être retrouvera-t-il sa vie et sa joie.
L'écriture intense de Véronique Olmi épouse le regard de ce gamin tendre et courageux confronté à la violence du monde adulte. Jamais, depuis Bakhita, la romancière n'avait trouvé une voix aussi puissante et juste pour raconter la renaissance d'un être à la vie. Un roman déchirant et révolté, un des plus beaux textes sur l'enfance à l'aube du siècle dernier.
Mon avis :
Comment ne pas fondre devant la photo de cet enfant au regard perdu en couverture ? Comment imaginer toutes les horreurs qu'il va connaître, par le biais de l'Assistance Publique, sous le terme aussi ronflant que vide de sens de "protection" de l'enfance ?
La quatrième de couverture dévoile le destin pas très joyeux du petit Joseph Vasseur, 8 ans. Pourtant, la vie ne débutait pas si mal pour lui. Certes, il était pauvre, mais tellement riche de l'amour de sa mère et de sa grand-mère. Rien ne le prédisposait à vivre loin de ce bonheur si ce n'est l'événement qui va bouleverser sa vie et mettre en péril son avenir. Quand le sort s'acharne, difficile d'échapper à ses griffes voraces. Les choses ne font qu'empirer pour cet enfant "perdu" que les institutions se devaient de protéger, comme si sa bonne étoile s'était subitement éteinte dans l'immensité céleste, l'oubliant dans un monde inconnu.
Avec ce récit, qui n'est pas seulement l'enfance volée de Joseph, mais bien celle de tous les mômes laissés pour compte entre les deux guerres (1870 et 1914), Véronique Olmi prend sa plume la plus fervente pour dénoncer l'engrenage incontournable dans lequel sont pris les "petits vauriens" d'alors. Délinquants ou sans famille, ils sont tous embastillés, sans discernement, avec les adultes devenant des cibles faciles pour les truands. Puis, vient la période de la prison pour mineurs, La Petite Roquette au système philadelphien dans lequel on considère que la solitude est nécessaire à la rédemption. Victor Hugo, indigné, parlera d'une prison peuplée de « petites solitudes » pour signaler l'isolement de jour comme de nuit des enfants.
Frédéric Auguste Demetz (1793-1873), avocat devenu magistrat, est tombé dans les oubliettes. Pourtant, il a quitté une carrière prometteuse pour mettre en pratique une idée qu'il pense salvatrice pour tous ces jeunes à la dérive. La culture de l'agriculture étant très forte au début du XIXe siècle, il désire redonner les bases d'une structure familiale à tous ces enfants, dans un lieu dépourvu de murs, de barreaux et de barbelés, avec des activités agricoles, favorisant la vie en communauté. Créée en 1839, la Colonie agricole et pénitentiaire de Mettrey a accueilli des jeunes délaissés et désorientés. Ce système révolutionnaire a relativement bien fonctionné pendant 30 à 40 ans grâce à l'association La Paternelle. Puis, des pervers empreints d'autoritarisme ont pris la main en exerçant un pouvoir absolu, au mépris de toute humanité. L'un des témoignages les plus marquants est celui de l'écrivain-poète Jean Genet dans son livre "Miracle de la rose", paru en 1946, dans lequel il retrace les deux ans et demi qu'il a vécu à la Colonie. C'est dans ce contexte que le petit Joseph arrive en ce lieu maudit.
Dans les pas d'Alexis Danan (1890-1979), grand reporter, défenseur des droits de l'enfant et spécialisé dans des articles chocs, qui révéla le scandale de Mettrey, Véronique Olmi met toute son énergie à communiquer l'atmosphère morbide des divers lieux de détention des enfants en incorporant des individus réels dans sa fiction dont le sinistre Guépin, surveillant décoré dont on sait aujourd'hui qu'il est l'un des assassins de la collectivité. Violences, viols, racket, sévices corporels, sont le quotidien des récalcitrants ou considérés comme tels. Joseph Vasseur sert de "guide" au lecteur dans le dédale des différents bagnes pour mineurs du début du siècle dernier. Dans son malheur, une lumière ne cesse de briller au fond de son cœur, celle à laquelle il s'accroche pour rester en vie, celle de la musique qui l'aide à ne pas sombrer.
"Le gosse" est un roman intense, présentant sans filtre le Paris d'avant-guerre avec ses gavroches, sa vie nocturne, palpitant au rythme des boîtes à jazz, de ses cabarets avec ses plumassières et de sa faune cosmopolite. Mais avant tout, c'est un roman foudroyant et dérangeant sur la condition des orphelins qui, sous prétexte de rigueur et de discipline, ont eu leur enfance massacrée sinon pire. L'écrivaine fait revivre de façon magistrale cette vérité historique et glaçante, pas si ancienne.
Extraits et citations :
* « Et Joseph voit la vie comme le carton perforé de l'orgue de Barbarie qui déroulerait sans fin une musique simple et lasse, qui dit qu'on naît de soldat en soldat, de guerre en guerre, de soldat en soldat, de guerre en guerre... et on reste avec les femmes même quand on est mort, car elles nous voient et nous surveillent de leur amour endeuillé, pour toujours. »
* « Il pense à Aimé, et il sait : c'est par le regard que tout se transmet, c'est le regard qui se pose sur l'autre et le touche, le fait venir à vous. »
* « Il est rue du Faubourg-Saint-Antoine... à l'angle de la rue de la Roquette. Cette rue qui monte, si étroite, presque fragile, innocente... Il réalise à quel point il lui a tourné autour depuis sa naissance, comme s'il lui avait été destiné, comme si chaque enfant pauvre y était attendu. Histoire de remplir les alvéoles, et tout leur silence. Il détourne le regard. Il n'est pas ici pour s'attendrir. Mais tout de même, c'est étrange comme le passé n'en finit jamais. »
* « Il y a des lieux qui meurent quand vous les quittez, et c'est bien comme ça. »
* « Le malheur peut être très lent et doux. Tout peut arriver, à tout le monde, en dehors des ruisseaux et en dehors de la misère. Tout. »
* « La musique n'est pas un rêve. Elle est réelle. Nécessaire. Comme elle l'était sur ces chemins de Picardie. Armstrong peut faire pleurer une salle entière avec deux notes, deux petites notes qu'il emmènera où il veut. Les notes disent l'univers qui vous entoure et celui qui vous habite [...] »

