"Le bal des folles" de Victoria Mas
Éditions Voir de près - 2020
488 pages
Édition originale: Albin Michel - 2019
L'auteur:
Victoria Mas est une écrivaine française née au Chesnay (78) en 1987. Fille de la célèbre chanteuse des années 80 Jeanne Mas, elle a vécu 8 ans aux USA où elle étudie le cinéma et la littérature anglo-américaine. De retour en France, elle suit des études à la Sorbonne et obtient un master en littérature.
"Le bal des folles" est son premier roman édité en 2019 et récompensé par de nombreux prix la même année: Prix Première Plume, Prix Patrimoines, Prix Renaudot des Lycéens, Prix Stanislas.
4° de couverture:
Chaque année, à la mi-carême, se tient l'étrange "bal des folles". Le temps d'une soirée, le Tout-Paris s'encanaille sur des airs de valse et de polka en compagnie de femmes déguisées en colombines, gitanes, zouaves et autres mousquetaires. Réparti sur deux salles - d'un côté les idiotes et les épileptiques; de l'autre les hystériques, les folles et les maniaques - ce bal est en réalité l'une des dernières expérimentations de Charcot, désireux de faire des malades de la Salpêtrière des femmes comme les autres. Parmi elles, Eugénies, Louise et Geneviève, dont le parcours heurté met à nu la condition féminine au XIXe siècle.
Mon avis:
Ce roman, disponible à la Médiathèque, m'échappait depuis un moment car il était toujours en vadrouille. À ma dernière visite, seule la version Gros Caractères, pour les personnes ayant des problèmes de vue, était disponible. "Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse" écrivait Alfred de Musset. Fière de ma trouvaille, je suis sortie de l'établissement avec trois autres petits copains feuillus. Il est vrai que la taille de la calligraphie m'a un peu gênée au début, mais rapidement je suis entrée dans le récit sans plus y faire attention.
Si la couverture du livre paru chez Albin Michel est très esthétique, je trouve celle de l'édition "Voir de près" beaucoup plus émouvante. Le cliché choisi d'Albert Londe (1858-1917) représentant deux pensionnaires du Dr Charcot est troublant. Leur attitude et leur regard sont poignants. Ce pionnier de la photographie médicale travaillait régulièrement à la Salpêtrière pour, entre autre, immortaliser le comportement des patientes pendant leurs séances d'hypnose ou lors de leur délire obsessionnel afin d'illustrer les études des médecins.
"Le Bal des Folles" est un récit basé sur de solides recherches documentaires et met en scène des personnages fictifs dans un environnement réel. Les archives en attestent. Il me semble utile de rappeler le contexte historique.
La Salpêtrière du XIXe siècle n'a rien à voir avec l'Hôpital Universitaire de la Pitié-Salpêtrière d'aujourd'hui qui accueille une multitude de pathologies. De sa création au XVIIe siècle jusqu'au XIXe siècle, l'établissement a été successivement une prison pour femmes condamnées pour infractions à la loi ou accusées de débauche puis une institution pour aliénées indigentes. Pendant cette période, il n'a jamais hébergé de malades. Ceux-ci étaient dirigés sur l'Hôtel Dieu pour recevoir des soins. Dans les années 1880, La Salpêtrière est devenue l'une des grandes écoles consacrées à l'hypnose sous la direction du Docteur Jean-Martin Charcot (1825-1893).
Au XIXe siècle, il n'était pas tolérable de faire un pas de côté par rapport à la norme établie par la "bonne" société et encore moins si on était une femme. Le rôle d'épouse et mère était la seule issue possible. Toute "déviance" débouchait immanquablement sur l'asile. À côté des réelles maladies mentales, il y avait différentes pathologies, hystérie, dépression, épilepsie, traumatismes, ... traitées de la même façon, mais aussi des femmes dont les familles se "débarrassaient" parce que trop encombrantes ou scandaleuses. Celles qui exprimaient leurs opinions avec trop de véhémence et contredisaient leur mari, celles qui voulaient prendre les rênes de leur vie en travaillant, les trop jalouses qui reprochaient sans cesse à leur époux leur comportement libidineux, les sœurs gênantes pour l'obtention d'un héritage sans partage ..., etc.
La médecine de l'époque ne diagnostiquait pas encore certaines maladies. D'après les témoignages de ses contemporains ayant travaillé à ses côtés comme élèves ou assistants (Joseph Babinski, Gilles de la Tourette, Sigmund Freud) nul doute que le Professeur Charcot était une sommité médicale. Fondateur de la neurologie moderne, travailleur acharné, exigeant il était aussi despote, avide de pouvoirs et d'honneurs. Victoria Mas en dresse un portrait peu sympathique et, sans doute, pas très éloigné de la réalité. Nous connaissons tous d'omnipotents "grands pontes", très compétents dans leur spécialité mais aux rapports humains désastreux!
La vie de ces malheureuses était scandée par des crises, des cris, des tourments et des humiliations. Aussi Charcot a eu l'idée de créer une manifestation festive au printemps pour "distraire" les malades. En fait, le bal proposé demandait une sérieuse préparation en amont. C'étaient les prémices de la thérapie par l'expression artistique que l'on connaît aujourd'hui. Un public trié sur le volet était invité à cette soirée, ce qui lui donnait un attrait tout particulier. Si cette organisation partait d'une louable initiative, les journalistes de l'époque s'en sont emparés pour remplir leurs papiers à sensations et l'ont baptisée "le bal des folles". Tels des rapaces voyeurs, les bourgeois de la Bonne Société parisienne venaient s'encanailler et frissonner en approchant ces démentes attifées de costumes les plus loufoques; de quoi alimenter les plus extravagantes rumeurs et les ragots sur les "folles" qui dansaient. L'attente de crises délirantes devait être un des attraits de cet évènement devenu mondain mais oh combien tragique!
Victoria Mas exploite ces conditions misérables à la perfection en bâtissant son roman autour de quatre femmes particulières et donne ainsi du corps à son récit, lui évitant de le réduire à un simple documentaire; Eugénie, issue de la bourgeoisie dont les dons médiumniques effraient sa famille; Louise, jeune adolescente épileptique; Thérèse, l'Ancienne, internée depuis si longtemps que la pensée de sortir un jour la terrifie; Geneviève, infirmière en chef rigide et stricte, ne tolérant aucun manquement au règlement. L'écriture est belle, simple et percutante. La détresse de ces femmes ne peut laisser indifférent quand on réalise le vivier inépuisable qu'elles représentaient pour des expérimentations barbares exécutées par des "scientifiques", avec une démonstration publique une fois par semaine, une exhibition en somme! Tous les traitements atroces infligés aux femmes jugées hystériques décrits dans le roman ont réellement existé et font frémir d'horreur. Certains noms de ces patientes nous interpellent comme celui de Jeanne Beaudon (1868-1943) rendue célèbre par Toulouse Lautrec, internée à 14 ans pendant plusieurs mois à la Salpêtrière avant de devenir danseuse au Moulin Rouge sous le nom de Jane Avril.
Victoria Mas lève le voile sur cette période peu connue et fort peu glorieuse des recherches concernant les maladies neurologiques en évoquant la condition féminine à la fin du XIXe siècle. Sa plume est d'une fluidité très agréable, sans pathos, dans un style à l'émotion contagieuse comme le témoigne sa déclaration lors d'une interview: "J'ai été profondément touchée par ces femmes dont j'ignorais l'existence. Je les ai aimées. Elles m'ont émue, touchée. Et après, une fois ces personnages créés, je les ai portés avec beaucoup d'amour et beaucoup d'empathie et surtout sans jugement."
L'autrice a réussi sa "mission", car il est difficile de refermer ce livre sans indignation et encore plus de laisser ces "Héroïnes" du passé à leur sort injuste. Quelques fois, l'ombre de Camille Claudel a furtivement caressé les pages bien qu'elle n'est pas été hospitalisée chez Charcot. C'est un premier roman fort qui ne s'oublie pas. Il m'a donné envie de compléter le sujet avec la lecture de "Salle de bal" d'Anna Hope qui se déroule dans l'asile de Sharston, dans le Yorkshire, en 1911 et, bien sûr, le film d'Alice Winocour "Augustine" (2012) avec Vincent Lindon endossant la stature du Dr Jean-Martin Charcot.


