"The Father" de Florian Zeller
Film de Florian Zeller - Drame - VOST
Date de sortie: 26 mai 2021
Durée:1h38
avec Anthony Hopkins, Olivia Colman ...
Synopsis :
Anthony a bientôt 80 ans. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d'autant plus grande qu'elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a pris la décision de partir vivre à Paris pour s'installer avec l'homme qu'elle vient de rencontrer...
Mais alors, qui est cet étranger sur lequel Anthony tombe dans son salon, et qui prétend être marié avec Anne depuis plus de dix ans ? Et pourquoi affirme-t-il avec conviction qu'ils sont chez eux, et non chez lui ? Anthony est-il en train de perdre la raison ? Pourtant, il reconnaît les lieux : il s'agit bien de son appartement et la veille encore, Anne lui rappelait qu'elle avait divorcé... Et n'a-t-elle pas justement prévu de partir vivre à Paris ? Alors pourquoi affirme-t-elle maintenant qu'il n'en a jamais été question ? Quelque chose semble se tramer autour de lui, comme si le monde, par instant, avait cessé d'être logique. Égaré dans un labyrinthe sans réponse, Anthony tente désespérément de comprendre ce qui se passe autour de lui.
Mon avis :
La réouverture des salles obscures offre vraiment une belle brassée de films magnifiques, sans doute avec quelques "nanars" mais chacun est encore, heureusement, libre de ses choix et de ses goûts.
Impossible de passer à côté de The Father pour de multiples raisons. Anthony Hopkins est un acteur que j'admire pour son talent. Ce véritable homme-orchestre est capable de se glisser dans n'importe quel registre avec justesse, du psychopathe cannibale (Hannibal Lecter dans Le silence des agneaux-1991) au maître d'hôtel fidèle et pointilleux (James Stevens dans Les vestiges d'un jour-1994), du machiavélique manipulateur (Ted Crawford dans La faille-2007) au médecin humaniste (Frederick Treves dans Elephant Man-1981), du lord anglais un peu coincé (Henri Wilcox dans Retour à Howards End-1992) au justicier vieillissant (Diego de la Vega dans Le masque de Zorro-1998). Bref la liste est longue et il serait fastidieux de citer tous ses rôles ainsi que ses récompenses.
J'ai découvert Olivia Colman, comme beaucoup de monde, je pense, en sergent Miller soucieuse et consciencieuse dans l'excellente série britannique Broadchurch et je l'ai retrouvée avec plaisir lors des saisons 3 et 4 de The Crown incarnant une reine Elizabeth II en pleine maturité. Savoir qu'elle donnait la réplique au grand monsieur du cinéma Anthony Hopkins a augmenté mon envie de m'enfermer dans la salle obscure, malgré le masque sur le nez !
The Father a été pour moi fantastique et douloureux avec un ton juste. Ce n'est pas le premier film qui traite de maladies dégénératives mentales, mais c'est la première fois, à ma connaissance, que l'ensemble des troubles cognitifs fait partie du casting. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, ne pas voir les dégâts de la maladie de l'extérieur, mais glisser dans la tête du malade et vivre à l'unisson la confusion qui s'installe.
Anthony Hopkins a obtenu l'Oscar du Meilleur Acteur 2021 pour ce rôle, distinction largement méritée tant son jeu est d'une justesse pure, emportant les spectateurs dans le labyrinthe de ses pensées sans aucune chance de s'échapper. Olivia Colman, même sans récompense, est incroyablement émouvante dans sa volonté de rester debout, protégeant son père, ne lui lâchant jamais la main, alors qu'elle n'est que fragilité, d'une tristesse infinie devant les dégâts inéluctables de la maladie. Elle encaisse les coups psychiques sans ménagement, toujours en équilibre instable, déchirée entre sa vie de femme et sa vie de fille. C'est une manière judicieuse d'aborder la relation parent-enfant avec un rapport inversé par une distorsion de sentiments créant une aversion violente pour le "présent" et une adoration pour "l'absent", prenant à contre-pied le célèbre adage : "Les absents ont toujours tort !". Rien ne prédestine les enfants devenus adultes à endosser le rôle de parents de leurs parents.
Face à la virtuosité des acteurs, il serait injuste d'oublier l'ingéniosité de la mise en scène de Florian Zeller, dramaturge français, pour son premier long métrage. Ce film, adapté d'une de ses pièces de théâtre : "Le père" créée en 2012, a déjà été portée sur grand écran par Philippe Le Guay en 2015 dans une version plus légère, "Floride" avec Jean Rochefort et Sandrine Kiberlain.
Le huis-clos dans l'appartement d'Anthony, représentation métaphorique de l'enfermement psychologique accompagnant ce genre de sénescence, permet de ressentir l'étouffement progressif de l'esprit du malade. Peu à peu, un objet, une décoration, une couleur, un meuble se modifie, change de place et provoque une instabilité psychique insidieuse. Qui a bien pu apporter toutes ses transformations à l'insu du propriétaire ? Et qui sont ces visages inconnus qui envahissent son espace et se prétendent de la famille en lui racontant des histoires incohérentes ? On assiste à une lente déviation de la logique dans le temps et l'espace avec la dégradation mentale conséquence inéluctable de la maladie et la souffrance qu'elle provoque aussi bien chez lui que sur son entourage. Pourtant, il reste des éléments fixes où s'accroche l'esprit d'Anthony comme le sac bleu enveloppant le sempiternel poulet acheté par sa fille. L'altération de l'espace-temps se traduit en une journée qui recommencerait à l'infini alors que certaines périodes de plusieurs semaines ou mois semblent se contracter en quelques instants comme effacées de sa conscience.
Le mal-être ressenti est bouleversant de vérité, très proche de l'épreuve inhumaine que l'on est amené à vivre dans pareilles circonstances. Il faut le vivre pour le croire ! En résumé, j'ai assisté à un film bouleversant d'une troublante humanité sans sensiblerie larmoyante et où l'émotion est souvent à fleur de cœur. Quelle belle conclusion que le dernier travelling sur l'arbre majestueux, fort et fier dont les feuilles sont emportées par le vent, dégarnissant le tronc toujours solide, mais mis à nu. Cette symbolique a fini de nourrir la boule formée dans ma gorge, déjà bien repue !
C'est un sujet difficile. Il est traité avec une telle pudeur et une telle intelligence qu'il est difficile de passer à autre chose dans la foulée tant la force des images et les sentiments provoqués restent imprimés de façon indélébile. Un film à voir et/ou à revoir pour pouvoir s'attarder sur tous les petits détails de mise en scène passés inaperçus lors de la découverte, toutes ses richesses qui restent subliminales au premier regard, mais pas forcément à n'importe quel moment de sa vie.
