"Les enfants sont rois" de Delphine de Vigan
Éditions Gallimard - 2021
348 pages
L'auteur:
Delphine de Vigan est née à Boulogne-Billancourt. Passionnée d'écriture depuis toujours, elle édite son premier roman sous pseudonyme en 2001 et elle connaît le succès en 2007 avec le Prix des Libraires pour "No et moi", traduit en une vingtaine de langues et adaptée pour le cinéma par Zabou Breitman en 2010.
Depuis, elle a acquis une réelle notoriété tant auprès du public que de la critique et ses ouvrages aux sujets très humanistes sont souvent primés.
4° de couverture:
"La première fois que Mélanie Claux et Clara Roussel se rencontrèrent, Mélanie s'étonna de l'autorité qui émanait d'une femme aussi petite et Clara remarqua les ongles de Mélanie, leur vernis rose à paillettes qui luisait dans l'obscurité. "On dirait une enfant", pensa la première, "elle ressemble à une poupée", songea la seconde.
Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire."
À travers l'histoire de deux femmes aux destins contraires, Les enfants sont rois explore les dérives d'une époque où l'on ne vit que pour être vu. Des années Loft aux années 2030, marquées par le sacre des réseaux sociaux, Delphine de Vigan offre une plongée glaçante dans un monde où tout s'expose et se vend, jusqu'au bonheur familial.
Mon avis:
"Bonjour mes Chériiis ! J'espère que vous allez bien ? Moi, je vais très très bien grâce à vous. Comme vous m'avez manqué ! Aujourd'hui je vous propose un challenge : "Plume va nous présenter un livre, mais lequel ?" Voici trois titres, je vous laisse choisir. Je partagerai avec vous mes impressions sur celui qui aura obtenu le plus de votes. Allez les Chéris, vous avez une heure pour réfléchir et cliquer bien sûr ! C'est vous qui avez la main. Je vous retrouve tout à l'heure.
... (une heure plus tard) ...
Hello mes Chéris, vous avez été nombreux à participer, comme d'habitude, je vous en remercie et je vous aiiime ! Je vais donc vous parler du livre de Delphine de Vigan, Les enfants sont rois."
Voilà comment Mélanie Diore met en scène sa vie rêvée sur fond de paillettes scintillantes et de cœurs rose bonbon. Elle n'hésite pas à donner en pâture ses enfants, 6 ans et 8 ans, à n'importe qui possédant une connexion Internet pour surfer sur les réseaux dits sociaux, les fans avides de s'identifier à cette mère que l'univers factice fait fantasmer.
Honnêtement, je dois reconnaître que ce monde est une grande inconnue pour moi et je ne pense pas que ce soit un simple problème générationnel même si celui-ci est une des données.
Comment passer au travers des gouttes de Loft Story d'il y a vingt ans qui a fait un buzz phénoménal en son temps alors qu'il revêt des allures de réunions de patronages un peu déjantées par rapport à ce que l'on peut voir maintenant. La contestation comme l'approbation ont déchaîné toutes les plateformes d'infos et de loisirs de l'époque. Même si on ne s'intéressait pas au programme, impossible d'ignorer les gros titres aguicheurs de la presse pour évoquer les épisodes les plus croustillants. Aujourd'hui, le phénomène s'est amplifié en recyclant des jeunes, repérés dans certaines émissions, pour tourner de nouvelles "aventures" tout aussi édifiantes, enfermés dans des villas de rêves en vociférant, s'insultant ou se rapprochant sous l'œil acéré des caméras. Oui, j'avoue avoir regardé quelques-unes de ces images car, je pense que, pour émettre un avis correct, il ne faut pas se contenter de lire des critiques, mais bien de constater par soi-même de quoi il s'agit. Je suis restée difficilement une dizaine de minutes, tant la vacuité des échanges verbaux étaient vertigineuse ! Heureusement, bien que faisant partie des téléspectateurs déplorant le développement de ses programmes offrant une vision affligeante et fausse de la jeunesse d'aujourd'hui, je me félicite qu'ils ne soient retransmis que sur certaines chaînes faciles à ignorer.
Delphine de Vigan développe cette situation sur une plus grande échelle, celle du Net, où les règlements régissant le fonctionnement sont difficilement contrôlables, car soumis à des algorithmes étrangers à toute considération humaine. Son roman gravite autour de deux femmes aux vies et aux origines aussi différentes que possible et pose de réelles questions.
La première, Mélanie comble sa frustration de n'avoir jamais réussi à rester sélectionnée dans une télé-réalité en imposant des tournages de plus en plus nombreux et pesants à ses deux enfants, dès leur plus jeune âge dont elle retire une importante rémunération de la part de grandes marques avec lesquelles elle signe des contrats pour vanter leurs produits. C'est ainsi qu'elle assure un train de vie plus que confortable à toute sa famille.
La seconde, Clara, officier de police, issue de parents aimants et contestataires, a appris d'eux une certaine façon de penser, de réfléchir et d'analyser les situations qui se présentent. Son esprit critique est une force dans son métier de procédurière, appréciée de ses collègues et de ses supérieurs pour traquer la moindre faiblesse dans un dossier avant de le lâcher dans la "machine" judiciaire.
Ces deux mondes vont se télescoper entraînant une multitude d'incompréhensions et de stupeurs. Delphine de Vigan en naviguant entre voyeurisme, polar et dystopie pose les questions essentielles sur l'inhumanité que crée le monde connecté. Encore une fois, elle vise juste avec un fait de société de plus en plus envahissant et souvent ahurissant. On peut lui reprocher la froideur du récit à plusieurs reprises, mais il est totalement concordant avec le manque de chaleur de la Toile et les "J'aime" factices attribués en nombre par des inconnus souvent en mal de reconnaissance et vivant par procuration.
Au-delà de toutes les extrapolations sur le monde du Net et au risque d'en faire hurler certains, le sujet de ce bouquin est la surexposition des enfants "vendus" par leurs parents pour faire l'apologie de jouets, de lessive, de vêtements et autres produits de consommation. Vendus ? Le terme est fort, mais exact car, en contre partie, la rémunération est très importante, proportionnelle au nombre de likes qui aboutissent souvent à un achat spontané. Les enfants deviennent des instruments de publicité. Le côté pervers de cette situation est qu'ils sont aussi mis à disposition d'esprits dérangés comme les pédophiles se repaissant d'images servies sur un plateau avec un beau ruban ! Les séquences montées pour être idylliques narguent les envieux, les jaloux ... les "pourquoi pas moi ?" sans que les auteurs, même s'ils ne mettent pas en scène des mineurs, restent centrer sur leur nombril en pensant devenir quelqu'un d'important. Je ne mentionnerai pas de noms, car je suis certaine que des personnalités hypermédiatisées richissimes se sont présentées sans mon aide à votre esprit. Et que dire du destin difficile qu'ont connu la plupart des enfants-stars qui, dépassés par leur popularité, ont sombré dans les "paradis artificiels" pour leur plus grand malheur, relayés par les gros titres de la presse à scandale ? Par ironie du sort, leur déchéance a été exposée aux projecteurs de la vindicte populaire, sans échappatoire, comme au temps de leur "splendeur". Les causes peuvent être diverses, l'absence de reconnaissance en grandissant, le dépouillement financier par des parents peu scrupuleux, etc. Leur enfance leur a été volée leur laissant des blessures indélébiles.
Si les fans de la vie des autres sont avides de nouvelles vidéos, noyés dans un monde en trompe-l'œil, certains "créateurs" perdent pied avec la réalité. C'est ce qui arrive à Mélanie, la rendant d'autant plus fragile ! La notion d'authenticité se dilue peu à peu dans le monde de frivolités qu'elle crée autour de ses enfants. Croyant satisfaire leurs besoins, elle les oublie au profit de la voracité de l'audience toujours plus exigeante.
J'ai beaucoup aimé le volet dystopique. 2031, 20 ans après l'enquête, où on assiste impuissants aux ravages que cette surmédiatisation a provoqués dans cette famille, les enfants comme les parents. Furtivement, une "après pandémie Covid" y est évoquée démontant ce que de nombreux utopistes déclaraient concernant l'Avenir après la crise planétaire!
Et Clara dans tout ça ? Cette policière, veillant jalousement à rester dans l'anonymat, l'exact opposé de Mélanie, est l'œil de la raison, tout en essayant de comprendre comment une mère de famille sans histoire peut déraper dans un tourbillon frénétique en emportant tout le monde sur son passage, y compris l'innocence de ses enfants, sans prendre la mesure de la dangerosité de ses actes. Il est déjà très compliqué de protéger la jeune génération face aux risques que représentent les nouveaux modes de communication, mais que faire quand ce sont les parents qui se laissent prendre par le miroir aux alouettes de la notoriété et entrainent leur progéniture par bêtise, inconscience ou cupidité ? Les enfants sont rois, mais ce sont avant tout des enfants. Ils ont besoin d'intimité et de se sentir en sécurité. Ils ont besoin de jouer avec des amis de leur âge. Enfin ils ont besoin de liberté tout en étant protégés.
Delphine de Vigan dénonce avec beaucoup de maîtrise une facette perverse de notre société numérique et "visuelle" où le culte du nombrilisme est souverain : bimbos, muscles, bronzage, maquillage, guimauve à tous les étages. Tous les apprêts concourent à proposer un univers fictif en oubliant les vraies valeurs de la Vie. La construction de son roman avec l'alternance de points de vue, d'un coté Mélanie plein cadre sur la fabrication des vidéos de ses enfants prisonniers de l'avidité de son objectif, d'un autre Clara épluchant les rapports de police sur les interrogatoires effectués pendant l'enquête et découvrant les dangers sous-jacents du monde virtuel, permet de toucher le lecteur dans ce qu'il a de plus intime, l'importance qu'il accorde à ses valeurs. "Les enfants sont rois" n'est pas un polar mais bien un roman sur un fait sociétal de plus en plus envahissant, voire addictif pour certains. Il est important de rester vigilant en lui accordant la place qu'il mérite.
"Et voilà, vous savez tous mes Chériiiis! je vous envoie plein de bisous-étoiles. N'oubliez pas le petit pouce en l'air pour liker et surtout, abonnez-vous pour faire partie de la grande famille de Plume et m'aimer comme je vous aime ! À très très bientôt, vous me manquez déjà!" ... cœurs scintillants... paillettes ... cœurs enrubannés ... paillettes ... cœurs papillonnants ...
Beurk, tant de mièvreries dénuées de toute chaleur m'entraînent au bord de la nausée ! Je ne fais définitivement pas partie de cette époque et au train où ça va, je finirai comme un ermite dans une caverne ... mais avec une tonne de bouquins à lire, autrement dit : Le bonheur !

