"Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" de Stefan Zweig
Édition Le Livre de Poche - 1983
127 pages
Édition française originale : Éditions Stock - 1980
Titre original: Vierundzwanzig Stunden aus dem Leben einer Frau - 1927
Traduction de l'allemand : Olivier Bournac et Alzir Hella
L'auteur :
Stefan Zweig est né à Vienne en 1881 d’un industriel tisserand juif et d'une mère issue d'une famille de banquiers italiens. Son statut d'héritier de la bourgeoisie israélite lui confère une aisance financière lui permettant d'étudier la philosophie et l'histoire de la littérature, notamment au travers de ses nombreux voyages et séjours dans les capitales européennes et les villes en vogue avant la première guerre mondiale. Pacifiste convaincu et actif, il rejoint d'autres intellectuels : Romain Rolland devenu son ami, Émile Verhaeren et Sigmund Freud. Il s'exerce à tous les genres littéraires et devient traducteur, essayiste, dramaturge, romancier, poète et biographe. Il excelle particulièrement dans l'art de la nouvelle.
Bouleversé par la montée du nazisme et l'avènement de Hitler, Stefan Zweig quitte l'Autriche en 1940 pour se réfugier en Angleterre. L'année suivante, il part s'installer au Brésil sur les hauteurs de Rio de Janeiro. Anéanti par la situation politique en Europe, il se donne la mort en compagnie de sa femme en 1942, laissant derrière lui de nombreux écrits empreints d'une sensibilité extraordinaire.
4° de couverture :
Scandale dans une pension de famille "comme il faut", sur la Côte d'Azur du début du siècle : Mme Henriette, la femme d'un des clients, s'est enfuie avec un jeune homme qui pourtant n'avait passé là qu'une journée ...
Seul le narrateur tente de comprendre cette "créature sans moralité", avec l'aide inattendue d'une vieille dame anglaise très distinguée, qui lui expliquera quels feux mal éteints cette aventure a ranimé chez la fugitive.
Ce récit d'une passion foudroyante, bref et aigu comme les affectionnait l'auteur d'Amok et du Joueur d'échecs, est une de ses incontestables réussites.
Mon avis :
Quel bonheur de se plonger dans le charme désuet de la littérature du début du siècle dernier ! Stefan Zweig est un écrivain illusionniste. À la manière de Marcel Proust, il a le don d'inviter les sentiments à la table du casting. La douleur, l'enthousiasme, le désespoir ou la passion prennent une consistance réelle au même titre que Mme Henriette, Mrs C... ou ce jeune homme dont le nom ne sera jamais révélé, comme cette boule de roulette bondissante d'une case numérotée à une autre au gré des caprices du hasard, comme la subjuguante Riviera "somnolente et paresseuse" qui, certains jours se met à vibrer et "éclate de sensualité".
Résumer cette nouvelle revient à l'amputer de son essence même. Une bourgeoise au confort financier établi quitte subitement mari et enfants pour partir à l'aventure avec un dandy rencontré seulement une journée avant sa fuite ? Quel scandale ! Qui est donc cette Mme Henriette ? On peut supposer les moqueries goguenardes masculines, ponctuées de rires gras, fusant dans un fumoir embrumé, loin des chastes oreilles féminines. On peut imaginer les mines réprobatrices de ces dames, s'étouffant d'horreur dans leur corset, en se demandant comment elles avaient pu ne pas détecter la gourgandine cachée sous l'aspect d'une femme respectable. Personne ne se pose la question de savoir quelle peut être l'origine de cette désertion. L'ennui d'une vie sans surprise ? Le destin tracé et suivi dès l'enfance pour satisfaire de sombres arrangements familiaux ? Une vie de couple englué dans l'habitude de la bienséance ? Personne, sauf le narrateur et l'incroyable Mrs C..., vieille aristocrate anglaise au-dessus de tout soupçon, devant laquelle nul ne se permettrait un écart au code du savoir-vivre. Et pourtant...
Les conditions déshonorantes de la disparition de Mme Henriette ne sont que le déclencheur de tout le récit prodigieux qui suit. Sous le sceau du secret, Mrs C... confie au narrateur un épisode de sa vie qui l'a marquée pour toujours ; un sentiment de liberté jamais éprouvé, un lâché-prise de 24 heures qui lui permet de ne pas juger le comportement de ses semblables. Zweig fait preuve d'une sensibilité hors du commun pour brosser le portrait psychologique d'une femme, terrassée par une passion aussi fulgurante qu'inattendue pour un jeune homme de vingt ans son cadet, habité par l'addiction du jeu l'entraînant sur le chemin dangereux de la pauvreté et de la dépression. Minute après minute, le rythme va crescendo. De l'observation banale, presque morne, d'un inconnu à une table de jeu, la tension s'intensifie jusqu'à un paroxysme insoutenable. L'analyse du ballet des mains du joueur sur le tapis vert est un exercice de style absolument fascinant, un moment de littérature sublime et délicieux, entre romantisme et naturisme, sans fard ni artifice.
Le talent de l'auteur est tel que, même sachant la fugacité de cette aventure et les ravages qu'entraînent les addictions de toutes sortes, on se prend à vivre à l'unisson avec Mrs C.... On épouse son désir presque maternel, bien que puérile, de sauver l'Autre de son enfer. On croit aux mensonges et on espère l'impossible.
Cent ans plus tard, l'époque et les codes sociétaux ont changé, mais la passion ? Est-elle vraiment différente ? Je ne le crois pas ; ce qui fait de cette nouvelle un récit terriblement moderne, délicat et profond, dans une "ambiance" d'un autre âge. Se plonger dans la littérature classique avec des phrases construites dans le respect de la syntaxe est un plaisir intellectuel reposant. Merci Monsieur Zweig de nous avoir laissé en héritage votre plume inimitable, où chaque goutte d'encre est puisée dans l'encrier de votre humanisme.

