"Le pavillon des combattantes" de Emma Donoghue
Éditions Les Presses de la Cité - 2021
359 pages
Titre original : The Pull of the Stars - 2020
Traduction de l'anglais (Irlande) : Valérie Bourgeois
L'auteur :
Née à Dublin en 1969, Emma Donoghue est la benjamine d'une famille de huit enfants. Elle a plusieurs casquettes d'écrivaine à son actif. Historienne, dramaturge et romancière, elle est considérée comme l'une des autrices européennes qui a beaucoup contribué à éveiller l'intérêt du public sur la littérature gay.
Aujourd'hui, elle vit au Canada avec sa famille. Le pavillon des combattantes est le sixième de ses romans à être publié en France.
4° de couverture :
1918. Trois jours à Dublin, ravagé par la guerre et une terrible épidémie. Trois jours aux côtés de Julia Power, infirmière dans un service réservé aux femmes enceintes touchées par la maladie.
Partout, la confusion règne, et le gouvernement semble impuissant à protéger la population. À l'aube de ses 30 ans, alors qu'à l'hôpital on manque de tout, Julia se retrouve seule pour gérer ses patientes en quarantaine. Elle ne dispose que de l'aide d'une jeune orpheline bénévole, Bridie Sweeney, et de rares mais précieux conseils du Dr Kathleen Lynn - membre du Sinn Féin recherchée par la police.
Dans la salle exiguë où les âmes comme les corps sont mis à nu, toutes les trois s'acharnent dans leur défi à la mort, tandis que leurs patientes tentent de conserver les forces nécessaires pour donner la vie. Un huis clos intense et fiévreux dont Julia sortira transformée, ébranlée dans ses certitudes et ses repères.
Mon avis :
La couverture de ce livre, illustrée par le portrait d'une "combattante de la santé" interpelle. L'infirmière est stricte mais pas austère, statique mais pas figée, présente sur le cliché mais le regard déjà tourné vers les patientes qui l'attendent. À l'intérieur, pas de chapitres mais quatre parties représentant les quatre stades évolutifs de la grippe espagnole : ROUGE pour la fièvre brûlante, BLEU pour la cyanose due au manque d'oxygène des tissus, MARRON quand le foie ne remplit plus son rôle de filtre et NOIR avec la nécrose des tissus.
Plusieurs thèmes sont abordés dans cette fiction apportant un éclairage intéressant sur les conditions de vie en Irlande, en particulier celles des femmes, pendant la dernière année du premier conflit mondial. Cette guerre qui n'en finit pas avec son lot de privations, moyens comme nourriture, est doublée de la lutte sans relâche que livrent les Irlandais contre les Anglais en vue de leur indépendance. Résistance ou terrorisme ? Éternelle question et réponse divergente selon le point de vue duquel on se place ! Pourtant, ce n'est pas le sujet le plus important du livre. Il ne fait que poser les bases de la situation dans laquelle se débattent les civils et le personnel soignant.
Hasard ou volonté de l'autrice, ce livre semble construit sur le chiffre Trois : trois femmes luttent contre la maladie (Julia Power, Bridie Sweeney et Kathleen Lynn) dans un cagibi occupé par trois lits où les parturientes se succèdent amenées par trois brancardiers triviaux (Nichols, O'Shea et Groyne) pendant trois jours durant avec une action construite sur la règle des trois, à l'image du théâtre classique : unité de temps, l'action se déroule sur trois jours ; unité de lieu, c'est un presque huis-clos au sein d'un service hospitalier réservé aux femmes enceintes atteintes de grippe espagnole ; unité d'action, l'observation et les soins prodigués aux malades qui se succèdent.
La récente pandémie Covid et ses hésitations concernant la prévention est dans l'esprit de chaque lecteur, particulièrement à la lecture des recommandations pour enrayer la propagation de la maladie contagieuse affichées dans les lieux publics. Elles ne sont pas sans provoquer une résonance avec celles vécues dernièrement :"Évitez les lieux publics comme les cafés, les théâtres, les cinémas et les pubs. Ne fréquentez que les personnes que vous devez absolument voir. Abstenez-vous de leur serrer la main de rire ou de discuter trop près d'elles. Si vous devez embrasser quelqu'un, faites-le à travers un mouchoir, saupoudrez du soufre dans vos chaussures. Au moindre doute, restez chez vous." Heureusement, la comparaison s'arrête là !
La forme de ce récit est très agréable à lire bien que les circonstances évoquées soient dures et sans filtre. Une solide documentation permet d'explorer différents points importants. Tout d'abord, les conditions difficiles dans lesquelles les femmes des milieux défavorisés donnaient la vie au début du 20° siècle. Puis, le regard que la société portait sur les "filles-mères", ces pécheresses par qui le scandale arrivait et qui méritaient bien des châtiments sans aucune compassion. Enfin, la maltraitance dont ont fait l'objet les femmes (la première preuve d'amour pour leur mari n'était-elle pas de leur donner 12 enfants ?!), et celle des enfants au sein des orphelinats où ils étaient souvent réduits à l'état d'esclavage. Quand on sait que la plupart de ces établissements étaient tenus par des religieuses, ça en dit long sur la charité chrétienne de ces personnes, cornettes ou pas.
Cette fiction fait intervenir le Dr Kathleen Lynn, le seul personnage ayant réellement existé dans les circonstances décrites. Jugée comme une activiste terroriste par un tribunal anglais, elle a continué à exercer son métier, se mettant en danger tout en restant au service des femmes. Membre de la ligue Sinn Féin dont elle devient la vice-présidente, elle crée un hôpital pour enfants. Elle a œuvré toute sa vie pour améliorer le sort de ses concitoyens. Emma Donoghue a chatouillé ma curiosité en attirant mon attention sur ce médecin humaniste dont je ne connaissais pas l'histoire. Maintenant, j'ai très envie de découvrir la vie de cette femme au caractère bien trempé.
Ce livre délivre un message résolument féministe en évoquant la notion d'émancipation : émancipation de l'Irlande par rapport à l'Angleterre, émancipation de la société par rapport à la chape de plomb qu'imposait l'Église et émancipation des femmes par rapport aux hommes, tant au sein de la cellule familiale que dans le milieu professionnel. Je l'ai trouvé fascinant bien que je comprenne la réticence de certains lecteurs vis-à-vis des descriptions anatomiques généreusement détaillées.
En ce qui concerne la romance du dernier chapitre, j'ai été très surprise. Non pas qu'elle me dérange, mais je trouve qu'elle n'apporte rien à l'histoire en manquant de consistance. Je regrette qu'elle ne m'ait éveillé aucune émotion, pourtant, il aurait été si doux de s'échapper quelques instants de la lutte incessante et quotidienne menée contre l'homme-squelette dans des conditions de travail harassantes. Je l'ai trouvé juste "posée" sur le récit comme une revendication identitaire de l'autrice. Dommage !
Avec cette fiction, je n'ai pu m'empêcher d'avoir une pensée pour le personnel soignant d'aujourd'hui pour lequel avoir seulement trois patients à s'occuper, même atteint du mal le plus éprouvant, serait un luxe inestimable. Pour terminer, je dois avouer que j'ai été très touchée par un tout petit détail, l'empathie de Julia l'astreignant à graver une marque sur sa montre pour chaque patient "perdu", mère comme bébé, afin qu'il subsiste un infime témoignage de leur passage en ce monde et qu'ils ne soient pas voués à l'oubli.

