"Ce que le jour doit à la nuit" de Yasmina Khadra
Éditions Pocket - 2021 - 438 pages
Édition originale :Julliard - 2008
ISBN 9782266192415
L'auteur :
Mohamed Moulessehoul, né en 1955, est un écrivain algérien, descendant d'une longue lignée de poètes. Après avoir effectué sa scolarité dans un établissement militaire, il poursuit sa carrière dans l'armée pendant 36 ans, accroché à son rêve d'enfant : devenir écrivain. Pour échapper à la censure militaire, il écrit en français dans l'anonymat en choisissant un pseudonyme constitué des deux prénoms de son épouse. Yasmina Khadra démissionne de l'armée en 2000 et s'installe en France en 2001 où il décide de dévoiler sa réelle identité. Son style d'écriture bouleversant et inimitable touche les lecteurs comme la critique.
Ses romans sont traduits dans plus de 33 langues différentes et plusieurs d'entre eux ont été adaptés pour le cinéma, le théâtre ou le ballet. Aujourd'hui, ce sexagénaire productif, prône toujours la tolérance et l'éveil des consciences malgré un contexte de plus en plus orageux.
4e de couverture :
Algérie, année 1930. Les champs de blés frissonnent. Dans trois jours, les moissons, le salut. Mais une triste nuit vient consumer l'espoir. Le feu. Les cendres. Pour la première fois, le jeune Younes voit pleurer son père.
Confié à un oncle pharmacien, dans un village de l'Oranais, le jeune garçon s'intègre à la communauté pied-noire. Noue des amitiés indissolubles. Et le bonheur s'appelle Émilie, une "princesse" que les jeunes gens se disputent.
Alors que l'Algérie coloniale vit ses derniers feux, dans un déchaînement de violences et de trahisons, les ententes se disloquent. Femme ou pays, l'homme ne peut jamais oublier un amour d'enfance...
Mon avis :
En ouvrant un livre de Yasmina Khadra, j'entre de plain-pied dans une histoire qui, je le sais par avance, va me toucher, sans savoir de quel côté viendra le coup. "Ce que le jour doit à la nuit" m'a désarçonnée. Je ne m'attendais pas à une histoire d'amour, certes contrariée, mais elle est bien présente. Malheureusement, je n'apprécie pas du tout ce style de littérature, pour ne pas dire que je l'exècre ! Il est tellement difficile d'exprimer des sentiments en mots, bien peu d'auteurs sont capables d'une pareille prouesse. Je trouve beaucoup trop de livres guimauve, insatisfaisants par leur qualité d'écriture et leur construction littéraire, encombrant, tous les mois, les étals des libraires. Seulement voilà, Yasmina Khadra n'est pas un conteur d'historiettes à l'eau de rose sans intérêt, c'est un écrivain connu pour dénoncer les injustices de notre monde tourmenté, pour prôner la tolérance et pour soutenir le combats des femmes, quels qu'ils soient. Je n'ai pas hésité un instant à persister dans ma lecture, toujours aussi charmée par la plume de l'écrivain.
Le sujet principal abordé dans ce roman est la complexité des relations humaines dans un contexte multiculturel. L'amour en fait évidemment partie. Même s'il est le moteur de Younès/Jonas, comme pour n'importe quel jeune s'éveillant à la sexualité, il n'est pas le seul sujet, loin de là et heureusement pour moi. L'amitié tient une grande place, bâtie sur des liens forts entre les protagonistes d'horizons différents, constituant le maillage d'un pays tout en contrastes, composant un catalogue de caractères savoureux entre les Arabes et les Européens, les miséreux et les aisés, pour en arriver aux opprimés et aux oppresseurs. Le jeune homme progresse au travers de toutes les strates que la vie ou le hasard lui offre. De la misère de ses parents au confort de ses tuteurs, algérien adoubé par son groupe d'indéfectibles amis européens, il traverse l'horreur de la Guerre de l'Indépendance, dévasté par les massacres perpétrés dans les deux camps.
Ce roman n'est pas sans me rappeler "L'art de perdre" d'Alice Zeniter. Comment accepter d'abandonner tout ce qui a construit son identité et tout ce que l'on possède sans se sentir trahi et frustré ? Comment accepter d'être asservi par des "étrangers" qui ne pensent qu'au profit, se moquant bien des besoins des gens du cru ? Tous les ingrédients, sous pression, présents dans la cocotte-minute que représentait l'Algérie dans les années 50-60, ne pouvaient conduire qu'à l'explosion désastreuse de la situation dont les livres d'histoire restent bien tièdes à enseigner. Le traumatisme est encore trop puissant.
"Nous n'avons pas usé nos bras et nos cœurs pour des volutes de fumée... Cette terre reconnaît les siens, et c'est nous, qui l'avons servie comme on sert rarement sa propre mère. Elle est généreuse parce qu'elle sait que nous l'aimons. Le raisin qu'elle nous offre, elle le boit avec nous. Tends-lui l'oreille, et tu l'entendras te dire que nous valons chaque empan de nos champs, chaque fruit dans nos arbres. Nous avons trouvé une contrée morte et nous lui avons insufflé une âme. C'est notre sang et notre sueur qui irriguent ses rivières. Personne, Monsieur Jonas, je dis bien personne, ni sur cette planète ni ailleurs, ne pourrait nous dénier le droit de continuer de la servir jusqu'à la fin des temps. Surtout pas ces pouilleux de fainéants qui croient, en assassinant les pauvres bougres, nous couper l'herbe sous le pied." Magnifique tirade traduisant tout l'amour porté à sa terre, son travail et le désarroi inenvisageable de quitter un jour le fruit de son labeur, malgré les violences.
La guerre, vue de l'intérieur, étreint toujours du même effroi. Ce sont de braves gens, de part et d'autre, qui s'entretuent pour assouvir l'ambition de quelques excités du bocal, prompts à commander... de loin. L'Algérie ne fait pas exception, comme toutes les nations ayant subi la colonisation. Les horreurs des affrontements du FLN, de l'OAS, avec les massacres des deux communautés, le sang, les larmes et la peur inondent les pages d'un réalisme foudroyant.
Au crépuscule de sa vie, les souvenirs de sa jeunesse assaillent Younès. Il les revit crescendo, rythme imprimé par Yasmina Khadra à tout le récit, avec la même émotion. Il se revoit enfant, impuissant devant les affres de sa famille, puis transplanté dans un milieu plus favorable dans lequel il s'épanouit, liant des amitiés sincères, rencontrant l'amour auquel il résiste par loyauté, enfin, adulte résidant sur sa terre natale après l'effroyable raz de marée de la guerre, ayant construit une vie, ni meilleure ni pire que celle d'un autre. Mais, au bout du compte, sans être malheureux, a-t-il fait les bons choix ? N'est-il pas passé à côté de son vrai destin ? Celui qui lui tendait les bras et dont il s'est détourné ?
Encore une fois, même si ce n'était pas gagné d'avance, j'ai succombé au talent de cet auteur si sensible, très habile à emmener son lecteur là où il veut pour lui faire vivre des émotions. Il le fait aussi réfléchir sur la complexité de l'Homme, les difficultés à se construire, particulièrement dans un pays en mutation qui bascule de la lumière au chaos, laissant des traces indélébiles avec lesquelles il faut composer pour avancer dans un avenir apaisé. C'est une belle façon d'aborder la philosophie de la Vie. C'est le Khadra que j'aime !
Extraits et citations :
* "Les hommes n'ont inventé Dieu que pour distraire leurs démons."
* "On ne triche jamais qu'au détriment de soi-même."
* "La vie est un apprentissage permanent : plus on croit savoir, moins on sait, tant de choses changent, et avec elles les mentalités."
* "[...] les bonnes volontés exigent les moyens de leur détermination. Croire dur comme fer ne suffit pas."
* "- Est-ce que les Arabes sont des paresseux ? [...] - Nous ne sommes pas paresseux. Nous prenons seulement le temps de vivre. Ce qui n'est pas le cas des Occidentaux. Pour eux, le temps, c'est de l'argent. Pour nous, le temps, ça n'a pas de prix. Un verre de thé suffit à notre bonheur, alors qu'aucun bonheur ne leur suffit."
* "Dans la charia, il est impératif pour une non-musulmane de se convertir à l'islam avant d'épouser un musulman. Mon oncle n'était pas de cet avis. Il lui importait peu que sa femme fût chrétienne ou païenne. Il disait que lorsque deux êtres s'aiment, ils échappent aux contraintes et aux anathèmes ; que l'amour apaise les dieux et qu'il ne se négocie pas puisque tout arrangement ou concession porterait atteinte à ce qu'il a de plus sacré."
* "Ce ne fut qu'en voyant Germaine se signer et fermer les yeux de son époux que j'admis qu'un être cher avait le droit de s'éteindre comme le soleil à la tombée de la nuit, comme un cierge dans le souffle du vent et que le mal qu'il nous inflige en s'en allant fait partie intégrante des choses de la vie."
* "[...] lorsqu'on ne trouve pas un sens à son malheur, on lui cherche un coupable [...]"
* "Si tu veux faire de ta vie un maillon d'éternité et rester lucide jusque dans le cœur du délire, aime... Aime de toutes tes forces, aime comme si tu ne savais rien faire d'autre, aime à rendre jaloux les princes et les dieux, car c'est en l'amour que toute laideur se découvre une beauté."
* "À quatre-vingts ans, notre avenir est derrière. Devant, il n'y a que le passé."
* "Je suis l'enfant perpétuel... On ne retombe pas en enfance, on n'en sort jamais."
* "Nos paupières nous deviennent des portes dérobées ; closes, elles nous racontent ; ouvertes, elles donnent sur nous-mêmes. Nous sommes les otages de nos souvenirs."
* "Il est une vérité qui nous venge de toutes les autres : Il y a une fin à toute chose, et aucun malheur n'est éternel."

